
Scott J. Pauley ![]()
Amélioration des peupliers par la sélection
(Jean Pourtet - Directeur de l'École Forestière des Barres - 1964)
Quelques introductions prometteuses - Apport de Scott Pauley
Dans le cadre du renouveau de la populiculture française sous l'impulsion de M. le Directeur Guinier, la Commission Nationale du Peuplier chargea en 1948, un an après la création à Paris de la Commission Internationale du Peuplier, la "Station de Recherches et Expériences Forestières de l'École Nationale des Eaux et Forêts" de l'expérimentation systématique des peupliers en France.
La 3ème section à qui fut confiée cette tâche et dont nous avions alors la responsabilité ne disposait pas des moyens pour entreprendre un véritable programme d'amélioration des peupliers à base de récolte de graines, hybridation et sélection tels que ceux poursuivis ou commencés par divers Instituts d'Italie, de Belgique et quelque Universités d'Europe centrale. La nécessité ne s'en faisait d'ailleurs pas impérieusement sentir dans notre pays; la populiculture y était née voici 200 ans, y avait prospéré au cours du XIX° siècle et de la première moitié du XX° et l'empirisme intelligent des praticiens -pépiniéristes, planteurs et utilisateurs du bois souvent réunis dans les mêmes personnes - avait permis de choisir quelques types convenant à la plupart des besoins et de mettre au point des techniques correctes.
Il parut donc logique d'utiliser ces clones dont une enquête nous précisait répartition et importance relative, et de vérifier leurs caractéristiques écologiques, culturales et économiques dans des placettes de production temporaires et surtout dans des arboretums spécialisés ou "populetums" créés à cet effet. Là, dans des conditions de milieu bien connues, des plants identifiés avec certitude, cultivés avec des techniques parfaitement définies seraient comparés qualitativement grâce à des observations fréquentes et quantitativement grâce à des mensurations annuelles.
Mais, si nous estimions que la France disposait déjà de clones intéressants en nombre presque suffisant, c'eut été faire preuve d'un conservatisme étroit que de borner notre expérimentation à ces clones: à côté d'eux furent donc plantés en notable proportion des clones italiens surtout, mais aussi hollandais et allemands ainsi que des clones existant très localement en France mais dont une diffusion plus large paraissait souhaitable.
Ce n'est pas notre propos de donner ici les premiers résultats ce cette expérimentation portant sur 10.000 arbres répartis en dix stations différentes à travers la France; ils ont d'ailleurs déjà fait l'objet d'une publication et de plusieurs compte-rendus à la Commission Nationale, mais cette introduction nous a paru nécessaire avant de signaler que simultanément à cette expérimentation nous nous efforcions de réunir dans la partie "collection" du populetum de Vineuil (près de Blois) le plus grand nombre possible de clones de peupliers existant en France ou provenant de l'étranger, afin de pouvoir ultérieurement y choisir des types intéressants ou s'en servir pour des croisements.
Certaines de ces études et introductions furent décevantes, notamment celles portant sur Populus nigra L., et en général sur la plupart des peupliers en provenance du sud et de l'est du bassin méditerranéen. Les peupliers blancs (Leuce) furent plus prometteurs, mais nous voulons signaler ici deux introductions américaines qui semblent devoir être des succès.
Les deux clones en cause se rattachent, l'un au peuplier noir américain P. deltoïdes Marsh., l'autre à une espèce de peuplier baumier P. trichocarpa Torr. et Gray :
Nous avons reçu en mars 1950 4 boutures de chacun de ces clones du Dr Scott S. Pauley alors assistant du Professeur de Sylviculture d'Harvard Forest (Johnson ?), dépendance forestière de la grande et célèbre Université du Massachusetts ou nous l'avions rencontré en 1948 lors d'une mission aux États-Unis.
1) Populus deltoïdes Marsh. "SP 1371 Alabama"
Le Dr Scott Pauley avait entrepris, grâce à l'aide d'une fondation privée, la première prospection détaillée de l'aire de cette grande espèce, aire immense s'étendant du Québec et du Manitoba au nord à la Floride et au Texas au sud de l'Océan atlantique au pied des Montagnes Rocheuses.
Depuis longtemps "on cultive en Europe occidentale et parfois en Asie, en Afrique méditerranéenne et australe et en Amérique du sud divers clones importés dont on connaît mal l'origine exacte". Cette phrase est extraite de l'ouvrage de la FAO "Les peupliers dans la production du bois et dans l'utilisation des terres" (p 47) qui cite ensuite cinq clones distincts connus et cultivés et en signale quelques autres peut-être hybrides.
Les introductions de clones de ce peuplier américain avaient donc été très réduite et on ne disposait certainement pas de toutes les possibilités de l'espèce; cela semblait d'autant plus regrettable que les qualités de croissance notamment en diamètre et les aptitudes technologiques de P. deltoïdes semblaient très supérieures à celles de P. nigra et paraissaient donner aux hybrides euraméricains les qualités qui les font apprécier.
Il est également probable que les provenances les plus méridionales (31° - 32° parallèle) adaptées à une longue saison de végétation et à des jours relativement courts sont susceptibles de permettre l'extension de la populiculture aux basses latitudes ou les "peupliers de culture" ne réussissent pas ou mal.
Les boutures du clone envoyées par Scott Pauley sous le n° 1371 ont été récoltées sur un jeune arbre spontané dans l'État de l'Alabama comté de Choctaw, sur les bords de la rivière Tombigbee affluent du fleuve côtier Alabama - Latitude 32° N, Longitude 88° W - à 200 km au nord de la côte du Golfe du Mexique, c'est-à-dire dans une station de climat subtropical.
Mise en place à la pépinière de Vineuil, les 4 boutures se sont remarquablement enracinées et développées, mais le 13 janvier 1951, nous notions que les extrémités mal aoûtées avaient été tuées du fait des gelées précoces. A l'automne 1951, les plants furent mis en place dans la collection du populetum de Vineuil alors qu'ils étaient âgés de 0-2 ans seulement, mais on notait que le 14 novembre les plants étaient encore complètement feuillés et que les pousses "puissantes mais tendres" avaient déjà gelé début octobre.
Constamment abîmés par les gelées d'automne puis d'hiver, les plants étaient en 1953 réduits à des rejets: ils n'étaient manifestement pas adaptés au climat du Val de Loire mais leur rapidité de croissance en pépinière (une des meilleures à Vineuil ou seul ou presque le peuplier I 214 pouvait être planté à deux ans) et leur aptitude au bouturage justifiaient la poursuite de l'expérimentation dans des stations climatiquement plus favorables dans la vallée du Lot et dans la vallée de la Garonne.
Multipliés dans les pépinières de Cahors et de Seilh (Haute Garonne), ils firent preuve des qualités de reprise et de croissance qui avaient attiré notre attention et n'eurent aucunement à souffrir du climat. Il en fut de même dans la vallée de l'Adour.
Les sujets les plus âgés existant actuellement présentent toutes les caractéristiques de la sous-espèce méridionale P. deltoïdes Marsh ssp angulata Ait : polymorphisme foliaire marqué avec feuilles de rameaux longs remarquablement grandes et en cœur, rhytidome précoce, cime clair avec de longues branches espacées, rameaux presque ailés.
Le clone P. deltoïdes Marsh. ssp angulata Ait. "S.P. 1371" est femelle, il feuille à peu près en même temps que le peuplier d'Italie (ou P. robusta).
A Grenade (Haute-Garonne) en sol cultivé avec culture agricole intercalaire, une cinquantaine de plants mis en place en 1960 mesuraient en moyenne début juin 1964, 0,65 m de circonférence à 1,30 m (0,50 m à 0,75 m). Ils étaient plus gros que les peupliers I 214 voisins, mais certains sujets avaient eu la cime cassée par un orage.
En résumé, sans pouvoir affirmer l'intérêt d'avenir de ce clone, les premiers résultats montrent cependant que bouturage et reprises médiocres ne sont pas obligatoirement le fait de la totalité de la sous-espèce angulata et qu'une production intéressante peut être escomptée... Il nous faut encore attendre pour connaître la qualité du bois et d'autre part l'abondance de coton pourra présenter quelques inconvénients. En tout cas, il s'agit d'une introduction à suivre, ce que font nos collègues forestiers de Cahors et de Toulouse.
2) Populus trichocarpa Torr. et Gray "S.P. 126"
Il ne s'agit plus ici d'un peuplier noir, c'est-à-dire d'un peuplier appartenant à la section Aigeiros seule cultivée pratiquement en France, mais d'un peuplier baumier - section Tacamahaca - essentiellement circumboréale et représenté seulement en Asie et en Amérique du Nord. Nous avons donné quelques indications sur ces peupliers et leurs hybrides avec des peupliers noirs. Rappelons aujourd'hui l'importance des peupliers baumiers pour les alignements et les espaces verts en Russie et en Scandinavie et la réussite de certains de leurs hybrides en Allemagne, en Belgique et aux Pays-Bas. On peut espérer que pour ces pays ils compléteront la gamme insuffisante des peupliers cultivables dans des stations froides et humides.
Par contre, dans notre pays, les principaux peupliers baumiers, qu'ils soient asiatiques ou américains, ne supportent pas la sécheresse estivale et ne peuvent tirer parti de la longue saison de végétation, leur échec pratique est constant comme plus de 40 clones plantés dans la collection de Vineuil le confirment. Cependant, une espèce relativement mal connue, le baumier de l'ouest Populus trichocarpa Torr. et Gray n'est pas un continental et un oriental comme les autres, il est originaire de la Colombie britannique et du Nord-ouest des États-Unis entre les Montagnes Rocheuses et l'océan pacifique, c'est-à-dire qu'il est le compagnon des grandes essences de reboisement introduites en France avec tant de succès: Douglas, Abie grandis, Thuya géant, Epicéa de Sikta, Tsuga heterophylla, etc...
On pourrait donc penser que ce grand arbre de belle forme adapté à un rythme saisonnier homologue au notre, pourrait être également une introduction précieuse. Les quelques sujets existant dans les Arboretums français (Les Barres, Pézanin) étaient relativement vigoureux mais pas exceptionnels. Leur origine exacte était inconnue: il en était de même pour les clones que nous avons obtenus de nos amis belges et britanniques.
L'envoi de mars 1950 de Scott Pauley était, lui, parfaitement défini:
Clone n° 126 - arbre spontané de bonne forme et vigueur choisi dans la forêt nationale Mt Baker sur les bords de la rivière Skagit près de la ville de Sedro-Woodley dans l'État de Washington. Cette station dont les coordonnées sont 49° L.N. et 122° l.W. à très basse altitude entre Vancouver et Seattle est comprise dans les bonnes régions de récoltes du Douglas et de l'Abies grandis autorisées par les arrêtés ministériels de 1961 et 1963.
La pluviosité annuelle y est élevée, 1.350 mm, mais elle est en majorité hivernale et les mois de mai, juin, juillet, aout et septembre ne reçoivent respectivement en moyenne que 82 mm, 40 mm, 15 mm, 17 mm et 58 mm.
Les 4 boutures reçues donnèrent 4 plants très vigoureux qui purent être mis en place dans la collection de Vineuil à 0-2 ans et à partir desquels de nouveaux plants furents produits. La réussite parut immédiatement si remarquable que dès 1954 de nouveaux plants furent introduits à l'Arboretum des Barres, et en 1955-1958 près de Nancy à l'Arboretum d'Amance et dans le terrain d'expérience de Velaine.
Simultanément des pieds mères étaient installés aux Barres pour permettre la production de boutures.
Le clone S.P. 126 est très précoce: plusieurs semaines avant le peuplier d'Italie et même avant le peuplier I 214. Il est femelle, il résiste parfaitement à la rouille : à Vineuil, il est le seul baumier conservant ses feuilles au mois de septembre. D'après Ridé, il semble résistant au chancre suintant.
Enfin, une plantation faite au printemps 1964 aux Barres entre les réserves d'uns taillis-sous-futaie après explitation du taillis, avec des plants 0-2 mis en place dans des trous profonds ouverts à la tarière mécanique a remarquablement résisté à la sécheresse et à la chaleur exceptionnelle de l'été ayant suivi la plantation.
Ces premiers résultats sont extrèmement encourageants; ce clone de P. trichocarpa doit permettre d'étendre la populiculture à des sols forestiers ou les peupliers de culture classique ne réussissent pas; il peut également apporter un élément très rapidement productif dans les conversions de taillis-sous-futaie.
Ses qualités technologiques devront bien évidemment être étudiées, mais on sait que le bois du "Black cottonwood", nom américain de l'espèce, est apprécié pour sa bonne qualité. Ajoutons que ce peuplier est un très bel arbre d'ornement avec ses grandes feuilles lancéolées brillantes, blanches à la face inférieure et sa feuillaison précoce.