Le Peuplier en Wallonie
et dans les régions voisines

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(Introduction de Marcel VIART)

Pendant de très nombreuses décennies, toutes sortes de variétés de peupliers ont été cultivées de façon empirique par un très grand nombre de propriétaires terriens, qu'ils fussent ou non agriculteurs, publics ou privés. Leur croissance rapide et la facilité de leur multiplication par bouturage les rendaient particulièrement attractive, notamment pour constituer des abris pour le bétail, ou des petites plantations paysagères, ou encore des alignements le long des chemins et des canaux. Ces planteurs ne prêtaient aucune attention à l'identification botanique exacte de ces variétés locales car ils se satisfaisaient d'une désignation approximative par des noms de fantaisie. Une fois exploités, les arbres étaient débités par sciage en plot puis en planches pour des usages locaux, principalement dans la construction ou l'ameublement. L'utilisation du bois pour la fabrication des allumettes devait bientôt être à l'origine de progrès certains en raison des exigences de qualité imposées par les industriels.

 Cette situation perdura jusqu'au lendemain de la deuxième guerre mondiale lorsque les responsables politiques prirent conscience de la nécessité de pouvoir disposer rapidement de ressources ligneuses importantes. A cette époque naquit le concept, aujourd'hui familier, d'essence de reboisement à croissance rapide et les forestiers, qui s'étaient jusqu'alors relativement peu intéressés aux peupliers, prirent conscience de l'intérêt des diverses espèces du genre Populus pour la production du bois.

C'est ainsi qu'en 1947, et sur l'initiative de la France, fut décidée la création d'une Commission Internationale du Peuplier (CIP) destinée à la mise en commun des efforts des diverses nations intéressées à la culture des peupliers. L'une des toutes premières réalisations de cette Commission fut la publication, en 1957, d'un ouvrage collectif dont le titre "Les peupliers dans la production du bois et l'utilisation des terres" définissait sans aucune ambiguïté la nature de l'objectif visé par ses auteurs. A la même époque, des forestiers éminents, comme le Français Jean POURTET en 1957 et le Belge A. HERBIGNAT en 1962, tous deux membres du Comité exécutif de la CIP, publièrent des documents de vulgarisation destinés aux planteurs, qui n'étaient pas encore qualifiés de "Populiculteurs", et notamment "La culture du Peuplier" du premier et la "Notice pour les planteurs de peupliers" du second. Il est intéressant d'observer que ces ouvrages concernaient essentiellement l'amélioration de la nomenclature des peupliers cultivés, d'une part, et un accroissement de la production du bois par la mise en oeuvre de techniques de culture beaucoup plus performantes d'autre part.

L'élan était donné et, au cours des cinq dernières décennies, les recherches sur les peupliers ne cessèrent de se développer, ne négligeant aucun domaine, en même temps que s'intensifiaient les échanges d'informations et de matériels vivants sous forme de boutures ou de graines entre les diverses nations populicoles.

Aujourd'hui dans certains instituts, et notamment dans les laboratoires de génétique forestière, le peuplier est devenu un véritable "objet de recherche" pour lui-même et non pas seulement pour son intérêt pour la production du bois. En effet, la facilité avec laquelle certaines espèces peuvent-être multipliées par bouturage, en d'autres termes leur grande aptitude au "clonage", a été exploitée par certains chercheurs, trop heureux de pouvoir expérimenter les techniques de génie génétique pour créer de nouvelles variétés. On signale, par exemple, que tel institut a créé un "peuplier transgénique" résistant aux phytocides; c'est incontestablement intéressant sur le plan scientifique, mais de là à supputer son intérêt pratique pour la production de bois, il faudra encore des années d'études et d'observations.

La nécessité de faire le point sur toutes ces questions a encouragé un cénacle de spécialistes à mettre en commun leurs connaissances pour rédiger un véritable ouvrage de référence qu'ils ont modestement intitulé : "Le peuplier en Wallonie et dans les régions voisines". Le lecteur y trouvera les réponses à toutes les questions qu'il pourrait se poser sur les peupliers, leur culture et leurs utilisations.

Néanmoins, le rédacteur de cette préface aimerait pouvoir convaincre le futur populiculteur que nul mieux que lui-même ne sera en mesure d'appréhender  toutes les caractéristiques du milieu offertes à la nouvelle peupleraie qu'il envisagerait d'installer.

"Imiter la Nature, hâter son oeuvre" tel était l'acte de foi que les anciens Maîtres es Sylviculture enseignaient à leurs élèves. Dame Nature est extrêmement diverse et ce n'est pas imiter la Nature que de réduire sa biodiversité, c'est-à-dire cet équilibre, subtil et fragile, qui s'établit entre tous ses composants.

Or des études réalisées en France et en Belgique ont mis en évidence une diminution importante de la biodiversité des peupleraies créées de main d'homme et une dégradation concomitante de leur état sanitaire. Si les généticiens sont parvenus à maîtriser l'extension du chancre bactérien en créant et en promouvant l'utilisation de cultivars monoclonaux résistants à cette maladie d'origine bactérienne, ils ont hélas échoué dans leur lutte contre les rouilles. Sans doute ont-ils créé des clones résistants au stade expérimental, enregistrés à ce titre comme cultivars susceptibles d'être commercialisés, mais l'ennemi qu'ils entendaient vaincre s'est avéré capable, en raison de sa grande variabilité génétique, de se transformer en races de plus en plus agressives à l'égard de ces matériels, et ceci d'autant plus que ces cultivars réputés résistants furent multipliés sans aucune considération pour le maintien d'un niveau suffisant de biodiversité, aussi bien dans l'espace que dans le temps.

A titre d'exemple, les statistiques tenues en France sur la production commercialisée des pépinières montrent que les deux-tiers des peupleraies créées de 1965 à 1985 ont été plantées avec trois cultivars seulement, dont deux sensibles aux rouilles. Aussi doit-on s'interroger sur l'effet probable de l'accumulation de l'inoculum généré par le dépôt annuel des feuilles infectées sur le sol des peupleraies.

Il est donc nécessaire de rappeler que le choix des cultivars nécessaires à la création d'une nouvelle peupleraie appartient au propriétaire du sol, et à lui seul, bien entendu sous réserve du respect des règlements administratifs définissant la liste des cultivars commercialisables.

En conclusion, s'il convient de saluer comme ils le méritent les co-auteurs de cet important ouvrage qui fera date dans l'édition des documents sur la populiculture, il faut aussi attirer l'attention des lecteurs sur l'obligation morale qui leur est faite de ne ménager aucun effort pour appréhender du mieux qu'ils pourront toutes les conditions écologiques et économiques du milieu qu'ils désireraient éventuellement convertir en peupleraie. Quelle que puisse être la qualité scientifique et technique de tout ouvrage de vulgarisation, son lecteur ne devra jamais le considérer comme un recueil de recettes susceptibles de l'affranchir de l'obligation d'une réflexion personnelle. Au contraire, il sera bien inspiré en cherchant à se rapprocher des associations de populiculteurs pour partager avec eux les mêmes préoccupations et les mêmes expériences. C'est pour cette raison que les réunions de populiculteurs génèrent souvent des débats passionnés, source d'estime et d'amitié pour des femmes et des hommes partageant le même intérêt pour cette essence "populaire".

Marcel VIART - Correspondant national de l'Académie d'Agriculture de France - Président honoraire du Comité exécutif de la Commission Internationale du Peuplier.

Ce document est la Préface du livre "Le Peuplier en Wallonie et dans les régions voisines".

(avec l'aimable autorisation de M. P. Mertens)