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Origine et débuts de la Commission Nationale du Peuplier
(Hervé Le Bouler - 24 décembre 2004)

 

A son corps défendant, la Commission Nationale du Peuplier s’est retrouvée en 2004 durant quelques semaines sur le devant de la scène médiatique. Les tenant et aboutissant de cette soudaine visibilité et les commentaires qu’elle a suscité ont cependant peu évoqué l’objet même de cette commission et les raisons de son existence. Le rappel historique qui  suit vise  à combler cette lacune et surtout à rendre hommage aux fondateurs de la CNP.

Il ne faut pas confondre la Commission Nationale du Peuplier, la CNP historique, avec le récent Conseil National du Peuplier. La similitude des initiales résultant toutefois, à n’en pas douter, d’un clin d’œil malicieux de ses fondateurs par ailleurs membres et acteurs actifs de la CNP historique.

La CNP historique donc, et dont il sera seule question ici, a une histoire indissolublement liée au développement de la populiculture française au XX ème siècle.

 L’introduction des peupliers noirs américains en Europe à partir du début du XVIII ième siècle entraîna l’apparition d’hybrides plus ou moins spontanés avec le peuplier noir, indigène ou cultivé (le peuplier d’Italie). Ces croisements manifestant des propriétés de supériorité hybride importantes, ils furent rapidement l’objet d’une culture particulière. L’essor industriel de la seconde moitié du XIX siècle orienta vers le peuplier des capitaux recherchant une rentabilité importante à moyen terme, ce que l’investissement forestier traditionnel ne permettait pas. Ainsi naquit entre autre la populiculture du nord et de l’est du Bassin Parisien. Une populiculture paysanne et rurale se développa parallèlement dans les régions propices.

Au début du XX ième siècle, la populiculture était vivace mais reflétais une grande confusion en terme de dénomination des clones cultivés. La confusion était encore augmentée par les errements botaniques de l’époque confondant allègrement clones et espèces et multipliant celles-ci à l’envie.                

 En 1905, par exemple, L..A Dode, bien que l’un des auteurs populicoles les plus sérieux et les plus rigoureux de l’époque ne décrivait pas moins de vingt deux espèces différentes de peupliers noirs là où, aujourd’hui le consensus se fait pour n’en retenir qu’une seule, le Populus Nigra.

Chez les pépiniéristes d’alors, le sens bien compris du commerce et de l’auto promotion faisait que chacun ou presque proposait un clone plus ou moins miraculeux au nom flatteur (Merveille de ceci, Gigantea de cela), obtenu par des procédés plus ou moins mystérieux mais toujours garants du succès assuré pour le candidat planteur. De cette époque quelque peu folklorique, nous avons cependant conservé  le Robusta et le Blanc du Poitou qui sont encore plantés de nos jours ( 3% des plantations en 2003 )

A cette confusion taxonomique, les ravages de la guerre 14 vinrent ajouter dans le Nord et l’Est une catastrophe sanitaire: le Chancre. Le développement de cette maladie, signalée pour la première fois à Noyons (Aisne) en 1910, fut grandement favorisée par les blessures aux arbres provoquées par les combats.

La guerre terminé, Robert Régnier, Directeur de la station de Zoologie et du Muséum de Rouen s’attela à la tache de comprendre ce fléau, dont l’origine bactérienne ne fut définitivement établît que bien plus tard par Ridé, et trouver des moyens de lutte.

Robert Régnier compris vite que les différences de sensibilité au chancre observées sur le terrain étaient la conséquence d’une structuration des peupliers cultivés en clones et qu’il n’était pas possible de comprendre cette maladie ni de lutter contre elle sans une classification clonale rigoureuse. Cette notion de clone, à priori largement comprise et partagée aujourd’hui était loin de l’être à l’époque. Deux conceptions  étaient alors en vogue. La première faisait considérer chaque peuplier cultivé comme un individu différent des autres et appartenant à des populations du niveau de l’espèce ou de la sous espèce. Ces individus étant concernés par les phénomènes classiques de variations  liés à la reproduction sexuée. Ainsi le clone Robusta fut à son apparition décrit comme une espèce: Populus Robusta.

Un autre courant de pensée plus proche de la réalité insistait sur le caractère clonal des variétés cultivées, mais cette pensée était perturbée par la croyance en des possibilités de variabilité intra clonale fortes et fréquentes causées par des phénomènes ne relevant pas de la sexualité: mutation gemmaire, somatique, dégénérescence végétative et son corollaire la régénérescence végétative (d’où, les fameux régénérés).

En 1930, Régnier, naturaliste d’origine,  rejoint la famille forestière en étant accueilli au sein de la « Commission d’études des ennemis des bois abattus mis en œuvre » siégeant sous la tutelle de la Direction Générale des Eaux et Forets, au Ministère de l’agriculture Cette commission qui venait d’être créée était dirigée par  Auguste Collin président des exploitants forestiers La question du chancre du peuplier sera au premier rang des préoccupations. On peut considérer cette commission comme l’ancêtre de la CNP.

Y siégeaient également deux sommités forestières, soit, selon les termes de l’époque,  « le Conservateur Robert Hickel » et le « Directeur PH. Guinier » qui encouragèrent Régnier dans sa démarche.

 C’est avec cette double bénédiction pour viatique que Régnier développa les premiers contacts avec les populicultures étrangères. En 1934 Régnier rencontra l’Union Allumettière Belge (les obtenteurs futurs de la série des clones UNAL) et le forestier Hollandais G. Houtzagers, l’un des pères de la populiculture dans ce pays, jetant ainsi les bases d’une coopération populicole européenne.

Cependant ce début de reconnaissance officielle n’était pas suffisant du goût de Régnier qui se plaignait de la lenteur avec laquelle le thème était pris en compte. Robert Hickel apporta cependant une forme de reconnaissance aux travaux de Régnier en consacrant dix pages au genre populus dans son œuvre majeure « Dendrologie Forestière » parue en 1932. Certes il y reprenait pour l’essentiels les grandes idées de l’ouvrage (qui promettait d’être monumental mais ne fut jamais édité !) de Dode de 1905 mais on y retrouve indiscutablement la marque des idées de Régnier

En 1937, R Régnier constatait que la question de la classification des peupliers cultivés avais « fait des progrès considérables grâce aux efforts conjugués de spécialistes de plusieurs nations » Il souhaitait « avec Houtzagers qu’une entente internationale permette de régler les points litigieux et que soit mis en œuvre un réglementation officielle » La CNP n’était pas encore née que déjà la CIP pointait sous elle. Faut t’il aller jusqu’à considérer que l’idée d’une réglementation européenne des clones cultivés sanctionnée aujourd’hui par des directives et un pan entier du Code forestier date de cette époque ?

La guerre survint à nouveau, ce qui n’entama pas apparemment l’obstination de Regnier à promouvoir l’organisation de la populiculture française. En février 1942 fut créée, la sous commission nationale du peuplier présidée par Guinier et dont Régnier assura le secrétariat technique. Guinier lui même donne des indications légèrement différentes: il date de 1941 la création d’une Commission du Peuplier.

De 1943 à 1946 Philibert Guinier, Robert Régnier et Gilbert Meunier effectuèrent plusieurs voyages d’études à travers la France, consacrés à la connaissance des spécificités régionales de la populiculture et plus particulièrement à l’identification des clones. On peut facilement imaginer que, vu le contexte de l’époque, ces voyages ne furent pas de tous repos à organiser.

Lors de ces voyages, il fut  identifié et désignés comme tels des arbres types de certains clones tels que le Tardif de Champagne , le Blanc du Poitou ou le Carolin . Les boutures prélevées sur ces arbres ont depuis servi de référence  et sont toujours remultipliés à Guémené.

Gilbert Meunier apparaît à cette occasion dans le paysage populicole. C’est lui qui, en 1947, signera comme auteur principal l’ouvrage de synthèse de ces voyages: « Les Peupliers Français ». Gilbert Meunier étais Ingénieur en Chef des manufactures de l’Etat et Directeur de l’Usine d’allumettes de Trélazé près d’Angers.

Cet ouvrage regorge de notations sur la situation de la populiculture dans les principaux bassins français. En multipliant les références à des dates des lieux et des personnes; souvent accompagnées de photos, il constitue aujourd’hui un document historique précieux. La conclusion de l’ouvrage propose « Une politique Française du Peuplier » en sept points:

Ø       Détermination des types cultivés (y compris en utilisant les méthodes de cytologie comparée, ancêtres des techniques d’identification par l’ADN!)

Ø       Étude systématique du bois.

Ø       Amélioration en matière culturale comportant l’introduction de clones étrangers (Belgique, Pays Bas, Italie mais aussi Russie !). Est également souhaitée la création de pépinières, la diffusion des boutures et la mise en place d’un contrôle variétal.

Ø       Protection des peupliers existants: essentiellement par la mise en œuvre d’une lutte raisonnées contre le chancre suintant.

Ø       Extension rationnelle des peupleraies.

Ø       Éducation des planteurs.

Ø       Extension et adaptation du peuplier aux nouvelles industrie du bois.

Ainsi que le font remarquer les auteurs, ce programme est exactement celui de la Commission du Peuplier, instituée auprès du Ministre de l’Agriculture en 1946. En fait la CNP n’était que la transformation de la sous-commission du peuplier de 1941.

Cette feuille de route n’a depuis, pas cessé d’être d’actualité.

En 1947 les auteurs Meunier, Guinier et Régnier se désolaient à nouveau du manque de moyens disponibles et définissaient le cadre des travaux scientifiques à mener soit : finir de dénouer « l’écheveau complexe » des clones et variétés déjà cultivés en France, créer de nouveau clones, importer tester et adapter des clones étrangers.

La mise en place du programme de la CNP pris plusieurs formes:

Au niveau national

Ø       L’installation à partir du printemps 1949 à Vineuil dans le Loir et Cher d’un populetum national. Ce populetum comportais une collection d’arbre adultes, un test régional de comportement des clones, une pépinière d’essais et des parcs à clones. En 1953, le parc à clone produisait 17000 boutures d’authenticité certaine, diffusées aux pépiniéristes français. En 1957 la production atteignait 50 000 boutures

Ø       La création de populetum régionaux à partir des plants produits à Vineuil. Les activités de Vineuil reprises par le CERAFER et ses avatars (CTGREF, CEMAGREF) ont perduré jusqu’à aujourd’hui à Nogent sur Vernisson, à Guémené et plus généralement au sein du GIS peuplier.

Ø       L’organisation de dix congrès régionaux du peuplier de 1948 à 1955. Ces congrès étaient l’occasion de faire se rencontrer les acteurs locaux de la filière populicole et de marteler les messages de la CNP. Guinier puis Jean Pourtet consacrèrent beaucoup de temps et d’énergie à cette tâche.

Au niveau international

Dès 1936, à Arnheim, Régnier et Houtzager avaient posé le principe d’une coopération internationale. Une fois la stabilité internationale retrouvée, le projet fut relancé en 1946 dès la création de la CNP. la FAO, émanation de la toute nouvelle ONU hébergea la structure.

Le 27 février 1947, le gouvernement Français invita les pays intéressés à envoyer des délégués en France pour un voyage d’étude et la préparation d’une Commission Internationale du Peuplier. Huit pays répondirent, tous européens; Belgique, Italie, Pays-Bas, Pologne, Royaume-Uni, Suède, Suisse et Tchécoslovaquie. Les réunions qui se tinrent à Paris du 23 au 26 avril conduisirent à désigner un comité provisoire présidé par Ph. Guinier avec G. Houtzagers comme Vice-Président et Meunier et Régnier comme membres du comité permanent. Le secrétariat était temporairement assuré par le Service de la Foret Privé à la direction des Forets du ministère de L’Agriculture Français

L’officialisation de la CIP se fit l’an suivant à Venise en avril 1948.

Si l’on rajoute à la CNP et à la CIP la création du FFN dans les même années on voit qu’à partir de 1950,  le paysage structurel et mental dans lequel se développera la populiculture française dans la seconde moitié du vingtième siècle étais mis en place.

Le projet politique affiché par Meunier, Guinier et Régner en 1947 sera globalement mis en oeuvre jusqu’à la fin des années quatre-vingt qui vit l’émergence de deux phénomènes nouveaux: la contestation écologique de la légitimité de la populiculture comme moyen de mise en valeur économique des sols et l’évolution des outils utilisés par l’État pour la mise en oeuvre de sa politique forestière qui s’est traduit entre autre par la disparition du FFN.

Mais l’on passe là du terrain stable de l’histoire à celui beaucoup plus mouvant de l’actualité et il n’étais pas dans mon propos de m’y aventurer.

Hervé Le Bouler  Directeur de la Pépinière Expérimentale de Guémené . A Guémené le 27 décembre 2004

Remerciements pour la mise à disposition de la documentation   à Mlle Lionnet (Engref Nancy) et Jean Luc Gumez (DRAF Picardie)  ainsi qu’ à la bibliothèque de l’Ecole forestière des Barres

L’essentiel  de la documentation consultée, une trentaine de références, dont de nombreux ouvrages épuisés et des manuscrits originaux est disponible sous forme numérisée chez l’auteur.