Les Peupliers de France
Robert Régnier ![]()
30 ans de recherches sur le chancre suintant
( R. Régnier - 1943)
1ères recherches
Lorsqu'en 1913, les planteurs de la vallée de l'Oise attiraient mon attention d'étudiant sur les dangers que faisaient courir aux peupliers la progression du chancre, décrit en 1906 par A. Delacroix sous le nom de Micrococcus populi, (introduction vers 1880) un fait immédiatement m'avait frappé : la localisation de la maladie sur certains peupliers et les relations de celles-ci avec certaines lésions.
J'essayais de me documenter, je fus frappé par l'indigence de la bibliographie, aussi le profitais de mes congés pour commencer mes observations et mes enquêtes : la région de Noyon, ou je passais mes vacances était particulièrement favorable à cet égard : à proximité même de la ville se trouvaient d'importantes pépinières et dans la vallée de la Verse avoisinante quelques quelques foyers de chancre. Je conserve dans mes notes les plans détaillés d'une plantation de Crisolles (Oise), lieu-dit Sainte Christine, et d'une pépinière située à Noyon, lieu-dit Lisle-Adam, ou j'effectuais mes premières recherches.
Je compris immédiatement qu'on était en présence d'un chancre d'une nature particulière, caractérisé par un renflement allongé, qui éclatait et coulait, dont les lèvres formées par les bourrelets de cicatrisation se gerçuraient et dont les écoulements saisonniers (avril et août) provoquaient l'infection des régions sous-jacentes. En outre deux expériences très simples étaient venues fortifier mon opinion que la maladie était contagieuse et se développait avec une très grande rapidité en présence de blessures ; 1) à l'aide d'un canif, dont la lame avait été trempée dans un écoulement chancreux, j'avais pratiqué au printemps sur les troncs de quelques sujets voisins indemnes des incisions superficielles; dans le cours du même été je vis apparaître à leur place de petits chancres; 2) j'avais fait grimper un jeune chat le long d'un arbre de quatre ans, partout ou ses griffes avaient attaqué profondément l'écorce, je vis se former par la suite des chancres.
Suites de guerre
La guerre survint, Noyon devint ligne de feu, en 1918 dans toute la contrée le nombre des arbres mitraillés était considérable. Le chancre devait y trouver des conditions particulièrement favorables à son extension. Dans une note que je déposais sur le bureau de l'Académie des Sciences en 1919, alors que j'étais attaché au laboratoire de Zoologie de la Sorbonne, je faisais part de mes observations, soulignais la gravité de la situation et montrais la nécessité de supprimer immédiatement les arbres mutilés.
Quelques mois plus tard j'étais envoyé à Rouen pour organiser et diriger la nouvelle Station entomologique. Si mon orientation professionnelle m'obligeait à me spécialiser dans la biologie des insectes et animaux nuisibles ou utiles à l'agriculture, et à laisser aux phytopathologistes le soin de poursuivre les travaux de laboratoire sur le chancre, elle ne m'interdisait pas cependant de suivre attentivement l'évolution des recherches que j'avais amorcé et d'essayer de déterminer dans quelle mesure les insectes intervenaient dans la propagation de la maladie. Les attaches familiales que j'avais à Noyon m'amenaient à y faire de fréquents séjours et me permettaient ainsi de garder le contact avec les planteurs et les plantations de la région; elles eurent, il faut bien le dire, une influence décisive sur l'étude générale des Peupliers en France.
La solution pratique de la question du chancre des Peupliers qui constitue un fléau pour une essence d'une grande importance économique, pose une foule de problèmes, qu'il est bien difficile à un spécialiste de résoudre seul, en raison de la diversité de ses aspects. D'autre part, quand on est en présence d'un arbre, qui malgré sa croissance rapide n'en exige pas moins des années pour se développer, il faut savoir attendre pour conclure. Ceci explique comment parti d'une étude sur un point particulier de la pathologie d'un arbre, nous avons été amenés à envisager des recherches beaucoup plus vastes, portant sur la systématique, la génétique et la physiologie des espèces et types cultivés.
Un des premiers obstacles auxquels je m'étais heurté était l'incertitude de l'identification des arbres auxquels j'avais affaire. Les enquêtes pratiquées auprès des vieux planteurs m'avaient fourni cependant une indication intéressante : le développement du chancre dans la vallée de l'Oise avait coïncidé avec l'extension vers 1900 dans cette région de la culture des Peupliers dits "Régénérés", qui donnaient d'excellents résultats dans les vallées de l'Ourcq et de l'Automne, et tendaient à y remplacer les "Suisses" (P. serotina Hartig) et les "Carolines" (P. monilifera Aiton et P. virginiana Foug). De là à penser que les peupliers régénérés étaient sensibles à la maladie et que celle-ci nous venait de Seine-et-Marne, il n'y avait qu'un pas. Les recherches ultérieures d'ailleurs ont nettement confirmé mon opinion. Mais à quoi correspondaient ces "Régénérés" ? Le fait que dans nos premières publications nous avons indiqué que le chancre était une maladie du P. canadensis var. régénéré, souligne l'état d'imprécision de nos connaissances à cette époque. Nous savons maintenant ce que vaut ce nom de Canadensis, sous lequel étaient groupés des types de Peupliers très différents (espèces et hybrides).
Le chancre en Normandie.
Je regrette que mes avertissements de 1919 n'aient pas eu alors plus d'écho. Non seulement les arbres mitraillés, mutilés et chancreux n'ont pas été totalement supprimés au lendemain de la guerre sous prétexte que les frais d'exploitation dépassaient leur valeur, mais de nouvelles et importantes plantations furent créées sans discernement pour utiliser les indemnités accordées pour le reboisement par le service des dommages de guerre : si l'on recépa beaucoup d'arbres mutilés, on utilisa sans contrôle les rejets de souches pour faire des boutures, on fit en un mot tout ce qui était nécessaire pour aggraver la situation d'avant-guerre. Les résultats ne se firent pas attendre : le nombre des arbres chancreux décupla et des foyers apparurent dans tout le nord de la France. Les planteurs s'en émurent et en saisirent la Commission d'Études des Ennemis des Arbres qui venait d'être créée en 1928 au Ministère de l'Agriculture. Appelé à sieger à cette Commission je trouvais enfin la possibilité de faire entendre ma voix et j'obtins que les recherches que j'avais poursuivies jusqu'ici isolément soient reprise sur un plan plus vaste. Une ère nouvelle s'ouvrait, qui grâce à de précieux concours et malgré des moyens très réduits, devait aboutir à des résultats importants.
Dès 1930, un programme d'études fut établi qui comportait la création en zone infestée, à Cuts (1931) près de Noyon, d'une plantation expérimentale formée de plants de diverses provenances ainsi que des études entomologiques, pathologiques et botaniques, dont je gardais la partie très essentielle, laissant à mes collègues Dufrenoy et Foex le soin des recherches particulières sur la nature de la maladie.
Systématique
Une de mes principales préoccupations à partir de cette époque fut la détermination des peupliers. Devant la confusion qui régnait dans la matière, devant la diversité d'opinion des spécialistes, je compris en effet que rien d'utile ne pourrait être fait si nous n'étions pas d'accord sur la détermination des types cultivés. Au cours de voyages que j'effectuais tant en France qu'à l'étranger, je m'efforçais donc de réunir à cet égard une documentation aussi complète que possible. J'en ai donné les conclusions provisoires au fur et à mesure de mes investigations, à partir de 1934. En parcourant ces notes, on pourra y relever quelques indications en contradiction avec les rapports actuels; elles n'en montrent que mieux les difficultés rencontrées et les étapes parcourues; si l'impossibilité matérielle de vérifier certains renseignements fournis par des spécialistes ou des planteurs a pu nous faire répéter quelques erreurs, ces mises au point successives n'en étaient pas moins nécessaires, non seulement pour soulever des objections salutaires, mais aussi pour permettre immédiatement de tirer parti des résultats déjà acquis.
Dans une conférence qu'il a faite en 1939, Ph. Guinier, président de la Commission, a souligné la complexité du problème des Peupliers, en raison de la séparation des sexes, de la fréquence des hybridations, "de la propension des hybrides à être plus vigoureux et de croissance plus rapide que les parents", et de la multiplication uniquement par boutures et par drageons, qui fait qu'on se trouve en présence non plus d'espèces ou de races, mais de clones pour employer le terme admis pour désigner l'ensemble des sujets provenant de la multiplication d'un même pied.
L'examen des herbiers du Muséum National, les observations faites à Cuts et à Versailles, les récentes tournées de prospection que nous venons de faire en compagnie de MM. Guinier et Meunier dans le Marais Poitevin, la région de Poitiers, les vallées de la Loire et du Cher, les vallées de l'Oise, de l'Ourcq, de la Marne, de l'Aube et de la Seine ont permis de faire dans cet ordre d'idées un pas décisif, dont nous espérons pouvoir donner les conclusions dans un prochain travail. Nous nous bornerons ici à signaler : l'identité de certains types répandus sous des noms différents; la culture presque exclusive en France de Peupliers du groupe des noirs, les baumiers étant jusqu'ici peu répandus et les Peupliers du groupe des Leuce (P. blancs, Grisards et Trembles) ne faisant pas en général l'objet de plantations organisées; la régression du Carolin (P. angulata Aiton) en dehors de la vallée de la Garonne par suite de sa gélivité et de la difficulté de reprise; la multiplicité des plantations du nouvel, hybride x P. robusta dans toutes les régions, et sa résistance au chancre; enfin la réceptivité du P. x regenerata (Peuplier femelle à feuillaison tardive) à la maladie.
Nous avons souligné ce dernier point dans la communication que M. Guinier a présenté pour nous à l'Académie d'Agriculture (juin 1943) et montré la nécessité d'en supprimer la culture dans les régions à chancre; mais en raison des quantités de cet hybride, dont le bois est très apprécié, mes collègues et moi n'avons pas été d'avis d'en proscrire la multiplication ailleurs, sous réserve d'un contrôle permanent des pépinières et des plantations.
Ma portée pratique de ces observations devait trouver une éclatante confirmation dans l'évolution du chancre à notre plantation expérimentale de Cuts : seuls en effet se trouvent atteints actuellement dans le groupe des Peupliers noirs ceux qui peuvent être rattachés au type "régénéré" quelque en soit l'origine (vallée de l'Ourcq, vallée de la Loire, Nord, Est, Allemagne). Mais Cuts nous a fourni d'autres indications, notamment sur la très grande sensibilité au chancre suintant de certains baumiers, et en particulier de P. candicans Aiton (baumier de l'Ontario) et de P. generosa Henry, hybride récent (1912), de P. angulata par P. trichocarpa.
Nous y avons actuellement en observation toute une série d'hybrides de Stout et Schreiner (Mac Kee, Oxford, Geneva, etc...) Il faut espérer que nous ne tarderons pas à être fixé sur le sujet. Il est à noter cependant qu'en pareille matière, il faut avoir beaucoup de patience; le temps doit faire son oeuvre. Si dès 1934, nous pouvions déjà donner des précisions sur la réceptivité des Baumiers, nous n'avions par contre que des données très vagues sur celle des Peupliers noirs, il nous a fallu attendre près de douze ans pour nous prononcer.
Entomologie
Les recherches entomologiques n'étaient pas moins fécondes puisqu'elles devaient me permettre de mettre en évidence le rôle du diptère Mycetobia pallipes dans la désagrégation des bourrelets de cicatrisation des chancres, la relation des attaques de la Sésie Sciapteron tabaniforme avec les chancres de tronc, et des plages de succion d'Aphrophora salicis avec ceux de rameaux et de jeunes tiges. La liste n'en est pas épuisée, car nous sommes persuadés que d'autres insectes participent à la propagation de la maladie d'une manière plus ou moins directe.
Pathologie
Un point reste à éclaircie : quel est l'agent de la maladie ? Il appartient aux phytopathologistes d'y répondre. Dans l'étude que le Comité des Forêts a publié en 1942, j'ai indiqué comment se posait la question, et distingué le chancre à écoulements ou chancre suintant (nom décidé par la Commission) de caractère pernicieux, des autres chancres, à attaques localisées. Des travaux effectués sous la direction de M. Foex, par M. Lansade et faisant suite à ceux de M. Dufrenoy, il y a lieu de retenir que deux sortes d'organismes, champignons (Diaporthe et Nectria) et bactéries paraissent susceptibles de provoquer des lésions se rapprochant plus ou moins des chancres naturels. En cela les travaux français rejoignent ceux effectués en Hollande par Melle Koning qui a réalisé un grand nombre d'infections expérimentales sur des espèces et types différents de peupliers.
Si nous comparons ces listes avec celle de Cuts nous constatons fort heureusement que dans la nature l'infection ne se produit pas aussi facilement qu'en laboratoire. L'expérience a montré en effet que certains types indiqués par Mlle Koning comme très sensibles se montraient très résistants; peut-être en faut-il chercher les raisons dans les conditions de l'expérimentation, ou ce qui est encore possible dans l'identification incertaine du véritable agent du chancre suintant. De ce côté par conséquent l'ère des recherches est loin d'êtrrcher les raisons dans les conditions de l'expérimentation, ou ce qui est encore possible dans l'identification incertaine du véritable agent du chancre suintant. De ce côté par conséquent l'ère des recherches est loin d'être close.
Nous avons toujours pensé que l'agent pathogène pouvait sommeiller sur quelque Peuplier comme P. monilifera, ou sur un végétal voisin comme les Salix, et qu'il ne s'était révélé à notre attention que le jour ou il avait trouvé sur certains Peupliers nouvellement cultivés comme les Régénérés et les Baumiers, un milieu favorable à son développement. Ce phénomène d'adaptation soulève un problème biologique, dont la solution ne manquera pas de tenter un jour, je l'espère, quelque chercheur. La sensibilité de P. candicans pourrait être utilement mise à profit pour ces études.
La Commission des Peupliers (1942)
L'ampleur prise par les recherches devait amener la Commission d'Études des Ennemis des Arbres à constituer une sous-commission des Peupliers, qui reçu sa consécration officielle en décembre 1942 et qui groupe les représentants des organismes intéressés et les spécialistes de la question. Elle a pour but l'étude de tous les problèmes posés tant par la systématique, la génétique, et la pathologie des Peupliers que par leur multiplication, leur culture, l'utilisation du bois des différents types et l'extension des plantations. Un vaste programme est prévu pour organiser des plantations expérimentales dans les différentes régions favorables aux Peupliers noirs (Nord, Est, Marais Poitevin, vallée de la Loire, Savoie, vallée de l'Adour). Des essais de bois sont en cours au laboratoire central d'essais des bois en liaison avec les manufactures d'allumettes (déroulage) et les papeteries.
Dans le Noyonnais même deux nouvelles plantations et une pépinière, dont la direction nous a été confiée, viennent d'être organisées. Enfin la décision prise par le Secrétaire d'État à l'Agriculture sur l'instigation de la Commission d'étendre la soumission au régime forestier aux terrains communaux susceptibles d'être plantés en Peupliers, ouvre les plus larges perspectives à l'expérimentation et au développement de la culture de cette essence en France.
Conclusion
L'examen impartial des faits enregistrés dans cette note montre le chemin parcouru depuis trente ans. Il prouve que quelque soit la complexité d'un problème biologique et les difficultés que l'on rencontre il ne faut jamais se décourager. Tôt ou tard des précisions viennent éclairer le chercheur qui persévère. Si pour une modeste part, j'ai concouru à apporter une solution pratique à cette angoissante question du chancre suintant, je n'en mesure que davantage l'importance des étapes qui restent à parcourir pour tirer parti complètement des résultats acquis. Je n'ignore aucun des obstacles que le Service de la Protection des Végétaux rencontrera pour effectuer l'assainissement qui s'impose et faire adopter par tous les planteurs les mesures prophylactiques nécessaires ; je sais qu'avant que les génétistes puissent nous renseigner exactement sur les hybrides répandus dans nos cultures et que les systématiciens nous apportent les clés infaillibles de détermination que nous souhaitons, il s'écoulera encore des années, les résultats que nous obtiendrons seront en fonction de la qualité de notre effort, ce que nous pouvons affirmer, comme secrétaire technique de la Commission, c'est que la voie est largement ouverte et qu'il ne dépend plus que de notre volonté d'aboutir.
L'histoire de ces trente années de recherches comporte un autre enseignement, c'est qu'en matière de biologie il n'est pas possible pour réussir de se cantonner dans un aspect du problème quelque soient ses tendances et ses goûts, car la vie est un complexe ou l'individu soumis à des influences diverses réagit différemment suivant sa nature. Issus d'un même sujet, les Peupliers cultivés plus que tous les autres arbres, en fournissent la démonstration frappante, et c'est pourquoi su la question du chancre suintant doit donner lieu à de nouvelles et fructueuses recherches sur la nature, ses causes et ses effets, sa solution ne pouvait être envisagée que dans l'étude approfondie des Peupliers en culture, et la sélection des types résistants.
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